aller en soi-même...la solitude

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Aller en soi-même... la solitude


Si vous sentez que votre solitude est grande, réjouissez-vous en. Dites vous bien : que
serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? La solitude est une :
elle est par essence grande et lourde à porter. Presque tous connaissent des heures qu'ils
échangeraient volontiers contre un commerce quelconque, si banal et
médiocre fût-il, contre l'apparence du moindre accord avec le premier venu, même le plus
indigne... Mais peut-être ces heures sont-elles précisément celles où la solitude grandit, et sa croissance est douloureuse comme la croissance des enfants, et triste comme
l'avant-printemps. N'en soyez pas troublé. Une seule chose est nécessaire : la solitude.
La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures
personnes, c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les
grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font.

Le jour où l'on voit que leurs soucis sont misérables, leurs métiers refroidis et sans rapports avec la vie, comment alors ne pas continuer de les regarder, ainsi que fait l'enfant, comme chose étrangère, du fond de son propre monde, de sa grande solitude qui est elle-même travail, rang et métier ?

Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète