Conte à dormir debout

 

 

Conte à dormir debout

Dès l'aube ce matin, j'ai pris mon bâton de pèlerin pour partir à la rencontre d'un nouveau monde.
Oui, la vie dans ce monde de violence et de haine ne me plait plus, j'en ai assez de voir l'argent pourrir les gens.
Très vite, le soleil s'est levé, je compte mes pas, comme on compterait les moutons avant de s'endormir, et aussi je dois dire, pour me tenir compagnie.
L'air est doux, un petit vent me caresse juste ce qu'il faut pour maintenir le pas. Je ne connais pas ma destination, à chaque carrefour, je choisis: une fois à droite, une fois à gauche.
Je suis sur un nuage, l'esprit vide afin de pouvoir le remplir de nouvelles idées, de nouvelles senteurs.
Le parfum des roses lorsque je passe devant un jardin, le parfum si subtil, essences des arbres en traversant les forêts.
Je me sens juvénile, j'ai dix ans et la liberté devant moi.
Soudain, j'entends des pas comme si quelqu'un courait derrière moi, je ne me retourne pas, je fais semblant de ne rien avoir entendu.
Une petite voix s'élève "ne va pas si vite, j'ai des choses à te dire".
Une silhouette vient à moi , élancée comme venue d'ailleurs , elle porte deux ailes sur le dos : - prend garde sur ton chemin , tu croiseras grand nombre de nuages , dont un que l'on nomme "Nimbus" redoutable nuage de l'orgueil , se croyant né des nimbes , il est imbu de lui.
Il fait la pluie comme le beau temps ! Si tu le croises , laisse le passer : tu tomberais des nues et en perdrais ton âge de jeunesse !
Ne cours pas après le temps à lui demander l 'heure , car leurres il te donnera !
Décontenancé, je repris le chemin , gravis une montagne s'élevant là si haut, bâton de pèlerin à la main et moutons sur le dos ; question de me rassurer je les recomptais pour voir si aucun ne manquait à l'appel , et à ma plus grande surprise j'en vis un vrai à côté de moi, trottinant à la vitesse de mes pas. Il avait le nez noir ainsi que les pattes, il me sembla le reconnaitre. Je lui dis: mais d'où viens-tu donc?
D'une voix bêlante il me dit "je suis tombé d'un camion, on m'emmenait à l'abattoir, on voulait me manger, moi, le petit pré salé."
Du coup, je le reconnus, il m'avait déjà soufflé un mot lors d'une précédente rencontre. Il m'avait dit " toi tu n'es pas d'ici, mais tu reviendras."
N'ayant jamais entendu un mouton parler, j'avais pensé avoir rêvé. Je reconnus son bêlement, il n'y en avait pas deux pareils! Un mouton est unique.
Je t'ai cherché, me dit-il, tu n'es pas revenu. Où vas-tus donc avec ton bâton? Je lui répondis que je cherchais un autre monde, là où l'air serait pur, où tous les êtres vivants seraient sur pied d'égalité. Eh bien voilà ce que je voulais te dire, me chuchota t-il, c'est là que je vais t'emmener.
Alors là cela devenait risible, moi qui n'avais jamais voulu suivre les autres ne voulant pas être un mouton!
Je vais t'apprivoiser, me dit-il après un moment de silence.
A mon tour, je fis silence, j'avais déjà entendu ces mots-là. C'est à ce moment que la silhouette aux deux ailes refit son apparition. Tiens, dit-elle, un nuage! Non, je suis un mouton, dit mon mouton aux pattes noires.
Oui, c'est bien ce que je dis, continua la voix fluette, tu es un nuage et tu es tombé du ciel. Je crus que le ciel allait me tomber sur la tête et la terre commençait à tourner.
Un vrombissement retentit, le ciel devint noir et mon mouton vert de peur, de gros nuages Nimbus s'ouvrirent en deux , tombant à mes pieds et me tenant à peu près ce langage "comme vous semblez perdus, où allez- vous de si bon entrain ? -"Je cherche de nouveaux cieux et une terre nouvelle, est ce par là ?"
N'est t-il pas dangereux de s'aventurer ainsi hors des sentiers battus ? Sans mentir, si colère des nuages vous éveillez ainsi, vous êtes les bannis des hôtes en ces lieux !
A ces mots, ne me sentant plus de joie , j'ouvris grand les yeux et laissai tomber mon bâton à la fontaine voisine où mon mouton noir, vert de peur se désaltérait dans l’onde pure .
Les nuages disparurent aussitôt face à cette crevasse ouverte dans les cieux. La voix fluette reprit : tire la bobinette et le nouveau monde s’ouvrira.
Mon mouton désaltéré revient auprès de moi : « qui te rend si hardi, d’interrompre mon breuvage ? » Continuons notre chemin, me dit-il, et n’écoute pas cette midinette aux grands airs.
Le soleil apparut haut dans le ciel souriant dans sa large figure ronde.
Là, je me suis douté qu’enfin j’entrais dans ce nouveau monde tant recherché. Le soleil me fit un clin d’œil, comme pour me dire, tu y es mon gars. Plus de nimbus imbus, ni de cumulus obtus, rien qu’un ciel bleu.
A présent, nous sommes trois à marcher et surprise, mon mouton tient la main de la voix fluette. Les
arbres chantent en ouvrant grand leurs bras, les animaux dansent un pas de polka et les oiseaux font la haie pour nous laisser passer. Les fleurs de mille couleurs rient aux éclats. Pas de bruit de guerres, rien que gentillesse autour de nous.
Mon mouton aux pattes noires se jette dans mes bras « voila nous sommes arrivés là où je voulais t’amener, tu vois ici, c’est la paix, la joie, il n’y a pas de roi lion, pas de chef, pas de serviteurs, tu es ici chez toi ».
La voix fluette ne voulant pas être en reste me saute sur le dos, me couvre de baisers et de sa petite voix me dit « tu as bien fait de ne pas écouter les nuages, ce sont de gros menteurs qui versent sur nous leur jalousie. Il faut toujours écouter un plus petit que soi, cette leçon vaut bien un hommage à la petite chose que je suis. »
Alors là je compris qu’on a toujours besoin d’un plus petit que soi et que rien ne sert de courir le monde pour chercher ce que l’on a près de soi.
Le soleil et le ciel bleu étaient partout, et si j’écoutais bien, les arbres chantaient, les oiseaux dansaient. Il me suffisait de tendre l’oreille partout où j’étais.
Je repris mon mouton sous le bras, mon bâton marchant à côté de moi et la voix fluette sur mon dos qui me dit dans un doux baiser « je suis contente que tu rentres chez toi, c’est là qu’est ta vie ».
Je me suis réveillé, il n’y avait plus que moi. Je compris que je venais de recevoir la plus belle leçon de ma vie.

 

©MClaire et Maribel

 


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