La messe de minuit (conte)

écrit avec Lorraine

La messe de minuit

 

Monsieur le maire Portillon et son épouse firent leur entrée dans la petite église du village. Ils étaient presque en retard et naturellement les paroissiens se demandaient s'ils ne l'avaient pas fait exprès,car c'était la même chose à chaque année. Madame étrennait ses nouvelles toilettes et entrouvait toujours son gros manteau de rat musqué. Cette année la belle Antoinette, dodue comme un dindon avait enfilé une robe rouge en velours avec un décolleté plongeant recouvert d'une écharpe verte en soie des Indes. C'est qu'il voyageait les Portillon. Monsieur le maire était notaire de son état, et faisait de bonnes affaires. Madame était la directrice de l'école primaire du district. Monsieur le maire semblait perdu dans son manteau en chat sauvage,bien trop grand. Jean-Guy Portillon avait été malade pendant plusieurs mois et avait dû aller à Québec pour des examens et y était resté en convalescence. Noël Tardif assumait pendant ce temps-là les fonctions de maire. On soupçonnait un cancer de la prostate.
Isabelle St-Pierre qui travaillait comme radiologiste à l'hôpital Saint-Sacrement en avait parlé à ses parents, mais tout ça se discutait en douce. Monsieur le curé les avait bien avertis de ne pas propager des ragots.Heureusement qu'il avait sa ceinture fléchée pour tenir le tout.
Le choeur de chant avait déjà pris place et s'apprêtait à chanter: ''Dans cette étable''.
Monsieur le curé Jasmin, son étole verte de Noël au cou, fit un petit ''hum, hum'' pour faire cesser le remous et les chuchotements causés par l'entrée du maire et de son épouse. Ils étaient maintenant bien assis aux côtés du Dr Leclerc et de sa fille Anna dans leur banc réservé à l'avant, en compagnie de tous les autres notables de la place. Il y avait aussi le Juge Sinclair et son épouse Anny, une Anglaise qui cassait toujours le français après vingt ans dans le village. Les paroissiens se moquaient bien d'elle mais le curé se félicitait d'avoir volé une âme aux protestants de l'église anglicane.
Les petits de maternelle étaient placés tout en avant du choeur de chant, et naturellement Madame la mairesse les regardait intensément. Nathalie Tremblay, la fille de Michel avait un noeud dans la gorge... La directrice l'avait sermonnée dans son bureau la veille, en l'appelant ''petite prétentieuse''. Elle avait une dent contre elle, car sa mère était très belle et avait été autrefois la flamme de son mari. Comme la famille de sa mère était pauvre, il avait été décidé que Antoinette Delorme était un meilleur parti pour la famille Portillon. Jean-Guy Portillon s'était plié aux désirs de sa sainte famille mais n'avait pas perdu aucun de ses sentiments pour Camille Murray qui vite épousa Michel Tremblay, un beau soir de novembre. Nathalie était née avant terme...

Le choeur de chant avait à peine entamé son chant qu'un grand courant d'air se fit sentir dans l'église et une odeur nauséabonde s'infiltra.
Tout le monde se retourna, alors qu'on vit cet homme en haillons faire son entrée. Il s'installa sur le banc en arrière et tout le monde se poussa tant bien que mal vers l'autre bout du banc. Hector Saint-Amant, le marguillier avait presque envie de le faire sortir, mais en ce soir de Noël, il n'en avait pas le coeur. C'est le soir où le petit Jésus est né...

Vint le temps de l'homélie,le curé Jasmin était connu pour ses longs sermons qui n'en finissaient plus et les gens se disaient en eux-mêmes, on espère qu'il fera court cette année. Les réveillons les attendaient, après toutes les privations de l'Avent, ils voulaient un peu se dévergonder en nourriture et prendre un petit coup... Ils étaient de bonnes ouailles, mais Noël et le Jour de l'An n'arrivent qu'une fois par année!
C'est alors que le curé en estomaqua plus d'un, en appelant le pauvre bougre du dernier banc à venir le rejoindre en avant.

L'homme s'avança péniblement dans la grande allée, on voyait qu'il boîtait et que ses chaussures trouées dégagaient une odeur particulière. On pouvait voir que ses cheveux étaient gommés non pas de pommade, que des balafres étaient nombreuses sur son visage creusé par des sillons de douleur et de maigreur. Les dames à son passage se couvraient le nez de leur mouchoir, et les messieurs se détournaient la tête comme pour ignorer sa présence. Les enfants eux ne fairent aucun geste hors de l'ordinaire, ils semblaient curieux, enfin les plus petits. Les autres imitaient leurs parents dans leur comportement d'adulte bien mis.
Il monta les quelques marches qui menaient au choeur et c'est là que le curé l'enlaça dans un geste plus qu'amical. Les paroissiens en avaient les yeux tout écarquillés, se demandant dans leur fort intérieur '' Mais comment il fait pour supporter son odeur, n'a-t-il pas peur des microbes, des poux'', et il se demandaient aussi s'ils pourraient serrer la main du curé après la messe. Oui, les gens sont comme ça. Soeur Sainte-Alice se leva aussi lorsqu'elle le vit venir et l'embrassa. Alors là, les gens étaient vraiment décontenancés...
C'est alors que le pauvre bougre se retourna devant la foule des paroissiens et commença à leur parler avec une voix d'or, ses yeux d'un bleu profond brillaient et on oubliait son apparence, on n'entendait que ses paroles. Tous avaient des larmes qui leur coulaient le long des joues, les mouchoirs servaient maintenant à les essuyer.
Les gens étaient subjugués par l'homme, il l'entendait leur parler, et son discours était comme un miel doux qui coulait dans leur coeur, malgré des mots qu'ils n'étaient pas habitués d'entendre.
Il disait : "Si vous êtes ici ce soir, c'est parce que vous croyez en Dieu et que vous voulez fêter la naissance du Christ. Sachez que ce n'est pas par hasard que Jésus naquit dans une étable. Le monde n'est-il pas une immense étable où les hommes se gavent et défèquent ? Les choses les plus belles, les plus pures, les plus divines, ne les changent-ils pas, par une infernale alchimie, en excréments ? Puis ils se couchent sur leurs monceaux d'ordures et appellent cela « jouir de la vie ». Sur terre, précaire porcherie où tous les fards et les parfums ne masquent pas le fumier, est apparu une nuit Jésus, mis au monde par une Vierge sans tache, de rien d'autre armé que l'innocence.
Oui, je sens mauvais, vous vous écartez de moi et bien, Jésus, Marie et Joseph ne devaient pas sentir la rose non plus. Alors, cessez vos préjugés, regardez le coeur des humains et pas leurs beaux costumes."
On avait l'impression qu'une présence autre l'habitait, il se mit à chanter, il approchait maintenant minuit...

La messe se poursuivait et la chorale chantait de tout son coeur. Antoinette Portillon jeta un regard vers Anny Sinclair, celle-ci était dans une attitude de prière, mais d'un oeil surveillait les petits acolytes.
Les enfants de maternelle se préparaient pour la crèche vivante, un petit garçon habillé en St Joseph se prit les pieds dans la paille autour de la crèche, ce qui fit rire toute l'assemblée.
Monsieur le curé lui fit un petit clin d'oeil avec l'air de dire "ce n'est rien, va à ta place".
La petite Amélie, la dernière fille du docteur Leclerc, vêtue d'une robe longue bleu clair se dirigea aussi vers la crèche.
Elle s'assit sur le petit tabouret prévu à cet effet tout en regardant ses parents. Ceux-ci lui firent un signe "oui" de la tête.
Nathalie Tremblay vêtue d'une grande robe blanche avec une ceinture dorée et des ailes en plumes ressemblait vraiment à l'ange de Noël! Antoinette Delorme regardait son mari qui semblait être en adoration devant elle. Elle sut avec précision à ce moment qu'elle était sa fille. Antoinette ne pouvait pas avoir d'enfants, on croyait pendant longtemps que c'était son mari mais non! Elle se dit que cette pauvre petite n'était pas responsable après tout, et qu'elle devrait la considérer un petit peu comme sa fille. Elle prit la main de son mari et la serra fort, avec de l'eau dans les yeux. Ils se comprirent. Il était près de minuit et le petit Giorgio Fuscanos qui venait de naître il y a un mois fut déposé dans les bras d'Amélie qui se sentait toute fière.

Les cloches de l'église se mirent à sonner minuit pour annoncer à toute la ville qu'un Sauveur était né voici plus de deux mille ans.
Lorsqu'elles se turent, une voix de ténor venant du fond de l'église entonna "Minuit chrétien".
Jamais personne n'avait entendu une aussi belle voix dans cette église, aussi tous les fidèles se retournèrent...pour découvrir l'homme en haillons. Sa voix paraissait venir du Ciel et tous frissonnèrent d"émotion.
Les dames de Sainte-Anne étaient allées chercher des vêtements propres pour lui donner et des chaussures, et un manteau, mais elles ne purent lui offrir. Après son chant, il disparut, on regarda dehors, mais il n'était pas là. L'étoile de Noël scintillait dans le ciel, une petite neige tombait sur le parvis, il faisait un peu froid mais toute cette belle communauté était habillée pour le temps. Les dames allèrent s'informer au curé, puisqu'il semblait le connaître, afin de le retrouver, mais il leur dit de ne pas s'inquiéter, car là où il habitait, il n'aurait pas froid. Qu'il était reparti dans son pays et qu'un jour il reviendrait...

Le maire Portillon accompagné de son épouse vint aussi trouver le curé Jasmin. "Monsieur le curé, dit-il, je ne peux rester insensible à la pauvreté de cet homme venu dans l'église en cette nuit de Noël, je veux lui proposer un appartement que nous possédons ma femme et moi, il est libre actuellement, je ne lui demanderai pas de loyer."
Monsieur le curé, connaissant le maire et son athéisme profond, savait que c'était pour son épouse qu'il était venu à la messe de minuit, il fut très surpris par cette offre.
"C'est très aimable de votre part, Monsieur le maire, je vous remercie pour lui. Vous savez, la nuit de Noël est unique, ce Monsieur que vous avez vu et entendu n'existe pas, c'est Jésus qui est venu vous rendre visite pour ouvrir tous les coeurs. S'il était venu habillé d'un beau costume comme le vôtre, vous n'auriez pas été dégouté.
Vous avez été touché par ce que son coeur exprimait, c'est cela la Vérité, c'est pour cela que l'on fête Noël."

Paix dans les coeurs !

Lorraine-Maribel



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